Le ki dans l’art du sabre japonais

La définition la plus communément répandue du ki est celle « d’énergie », mais quelle est cette énergie ? D’où vient-elle ? À quoi sert-elle dans la voie du sabre ?

L’énergie vitale ou « ki »

En ce qui concerne le ki, il est assez difficile d’en donner une définition. Il semble que le ki puisse être rattaché au concept de prâna chez les Indiens, ou « souffle vitale », c’est-à-dire une énergie très subtile véhiculant tout principe de vie chez les êtres vivants. Même si cette définition reste très théorique, nous pouvons néanmoins en ressentir les effets de façon pratique.

Il semble que ce soit surtout à partir du XXe siècle que les pratiquants d’arts martiaux commencent à associer ki et budo, notamment à travers l’aikido et le karaté. Le ki est alors intrinsèquement lié à la notion de do ou de michi, c’est-à-dire la voie ou le chemin à parcourir dans le cadre d’une discipline. Précisons que le kanji « do » est constitué par l’empreinte d’un pied sur un chemin, ce qui semble indiquer que le but de la voie n’est pas d’atteindre le bout du chemin, mais d’être conscient que l’on marche sur ce chemin.

L’utilisation du hara

L’éducation des guerriers laissait une place très importante au travail du hara (ventre) dans le cadre de haragei ou « l’art du ventre ». Or, haragei est lié à la pratique du ki et en constitue le fondement pour son l’application martiale. Il consiste tout d’abord à mettre sa conscience dans le seika tanden, le point unique ou centre du hara qui se situe environ deux centimètres sous l’ombilic. Ce hara est considéré comme un océan d’énergie et il n’est pas rare, dans l’iconographie bouddhiste, de représenter Bouddha avec un océan et des vagues à l’emplacement du bas ventre.

Haragei consiste ensuite à se concentrer sur l’expiration, la plus longue possible, en poussant et en tendant les muscles du bas ventre. L’inspiration doit se faire naturellement, tout en étant assez courte, afin de ne pas présenter trop de vulnérabilité à l’adversaire. L’alternance de l’inspiration et de l’expiration crée le kokyu. Certains comparent le hara à un moteur, auquel il convient d’apporter de l’oxygène et une étincelle pour le faire fonctionner.

C’est pourquoi la pratique du kokyu ou « inspire-expire » est l’une des clés de l’utilisation du hara. Aucune utilisation du hara n’est possible sans la maîtrise de kokyu.

Il en est de même pour le kiaijutsu ou technique de pousser le kiai (cri). Une puissante expiration dans son hara alliée à une forte détermination peut troubler et désarmer son adversaire.

Concrètement, l’adepte visualise son seika tanden, inspire naturellement et se concentre en mettant toute sa volonté sur l’expiration. Il faut expirer le plus longtemps possible tout en économisant le débit d’expiration et agir dans l’action sur cette expiration. En matière de pratique du iaido, par exemple, il est intéressant de réaliser son kata sur une seule expiration depuis le moment où l’on pousse sur la tsuba (garde) pour dégainer, jusqu’à la fin de nototsuke (action de rengainer le sabre).

L’énergie suit la pensée

Pour utiliser le ki, il faut également faire intervenir une certaine forme de volonté. En effet, si l’on se réfère à un très ancien adage des écoles des mystères selon lequel « l’énergie suit la pensée », il est alors possible, par le simple fait d’être très déterminé mentalement, de diriger ce ki afin « d’impressionner » une personne sans le moindre contact physique.

Si l’on considère que tout être vivant baigne dans un océan de ki et que celui-ci est présent dans chaque atome, dans chaque être et dans l’espace qui sépare deux êtres, alors il n’est pas déraisonnable de considérer que ce ki peut servir de trait d’union entre deux personnes. La question est : comment agir sur quelqu’un grâce à ce trait d’union ? C’est alors qu’intervient cette forte détermination qui est une clé essentielle de l’utilisation du ki.

Prenons comme exemple les écoles de sabre dans lesquelles on parle de kizeme ou « offensive par le ki ». L’aspect de détermination est clairement exprimé dans la confrontation entre deux escrimeurs, chacun essayant de repousser l’autre avec une forte détermination, et ceci, combiné à une puissante expiration dans le hara.

Kenjutsu Meibukan

Cette forte volonté peut être développée non pas par la hargne au combat, mais par certains exercices tels que ceux de mikkyo des écoles shingon ou tendai, en se concentrant notamment sur une manifestation de bouddha nommé Fudo Myo Ô. De fait, beaucoup d’écoles anciennes incluent la pratique de Mikkyo dans leur enseignement.

Pour manifester son ki, il est faut donc combiner haragei et un esprit déterminé.

Exprimer son ki pour percevoir le ki adverse

Plus les pratiquants d’arts martiaux auront un sens aiguisé de la perception du ki, plus ses effets se manifesteront de façon évidente aux autres

Celui qui n’a rien, ne sentira rien. Torai Shiru Sensei, XIXe siècle.

Mais celui qui ne sentira rien et qui attaquera « en dépit du bon sens » sentira assurément la lame de sabre de son adversaire lui ouvrir le front. Habituellement, celui « qui ne sent rien », ressentira tout de même, une impression de menace qui lui dit de ne pas avancer. Les maîtres de sabre des temps passés avaient assurément cette capacité de repousser leur adversaire par le ki. Les adeptes d’aujourd’hui peuvent retrouver les mêmes capacités, à un niveau certainement moindre cependant.

Le ki en répulsion

L’utilisation du ki en situation de combat relève d’un double travail tactique de répulsion et d’attraction de l’adversaire. Le travail de répulsion (kizeme) consiste à repousser l’adversaire. C’est la force la plus puissante qui repoussera la force moins puissante.

Face à deux ki qui se confrontent, chacun essaie de rentrer dans la garde de l’autre pour faire reculer l’adversaire ou l’inciter à ne pas attaquer. Celui qui a le plus de ki rentre dans la garde de son adversaire et fait reculer l’autre qui est incapable de soutenir une telle pression. Face à un adepte qui maîtrise le ki, on a souvent la désagréable impression d’être dominé physiquement et psychiquement.

Le ki en attraction

Le travail d’attraction est encore plus subtile et plus difficile à réaliser. Il consiste à attirer l’adversaire vers soi pour l’inciter à lancer son attaque et ainsi lui imposer une technique en irimi (entrée en anticipation). Or, que ce soit une expression du ki en répulsion ou en attraction, le shin (esprit) est constamment projeté sur l’adversaire ce qui permet de réagir spontanément à ses réactions.

Dans notre école de sabre, ce travail du ki est regroupé sous le vocable de Shinmyo ken, ou le « sabre du cœur merveilleux qui manifeste le ki », c’est-à-dire le ki. Ce dernier est un élément essentiel du budo.

Conclusion

Dans l’art du sabre, le travail du ki est donc intrinsèquement lié à la conception tactique du combat en sabre. Ce travail du ki crée un trait d’union qui unie les deux adeptes et qui finit par effacer toute notion de dualité. Les deux adeptes ne forment plus qu’une seule entité.