Le Shin dans l’art du sabre japonais

Si le concept du ki est à peu près absent des ouvrages des maîtres de sabre des temps anciens, il est par contre systématiquement fait allusion à shin dans les makimono (rouleaux) où sont consignés les gokui (littéralement « mystères cachés ») de la pratique martiale. On ne compte plus les écoles anciennes constituées des kanjis « shin » avec des traductions différentes : esprit, centre, dieux, etc. C’est dire l’importance de shin dans la pratique martiale.

La maîtrise de shin

La maîtrise de shin (le sien et celui de l’adversaire) a toujours été l’étape ultime de la maîtrise d’une situation de combat et l’étape ultime du budo qui permet de sublimer la notion même de combat et donc de dualité.

Le kanji  « 心, shin » peut être traduit par « kokoro » et par extension « esprit » ou « centre ». Ainsi, le shin d’une personne est à la fois son esprit et son centre. Qui sait prendre l’esprit d’une personne, sait prendre son centre, et qui sait prendre le centre d’une personne, sait prendre son esprit.

Ainsi, deux techniques essentielles de notre école, dans la partie cachée okuden se nomment shin o sasu (piquer le centre/l’esprit) et shin o kiru (couper le centre/l’esprit). L’art du sabre consiste donc à prendre le shin de l’adversaire, en imposant son shin, et sans perdre son propre shin.

De quel esprit parle-t-on ?

Aussi bien en français qu’en japonais, le concept d’esprit est assez vague. On peut considérer le shin comme la manifestation d’un certain état d’esprit intuitif, ce qui est au-delà du raisonnement analytique. On parle alors de yomi ou « intuition ».

De ce fait, la notion de shin et plus encore, sa pratique, est intrinsèquement liée aux notions de muga (absence d’ego ou de volonté d’agir) et de munen (la non-pensée, ne pas réfléchir à l’action). Le travail du shin se nourrit donc de munen et de l’absence de muga afin d’aboutir à mushin (la parfaite absence de volonté et de manifestation de l’ego analytique).

Or, notre mental analytique (celui qui analyse une situation) a besoin de nos cinq sens pour connaître l’environnement. L’œil physique, en particulier, est un outil précieux pour notre mental. Le mental analytique est utile avant la situation de combat, pour appréhender l’environnement notamment : nature de l’arme de l’adversaire, position du soleil, nature du sol, échafauder une stratégie, etc.

Il y a donc d’un côté le « mental analytique » ou « mental inférieur » du « mental supérieur » ou « mental intuitif ». Mais dans la réalité il n’y a ni « inférieur », ni « supérieur », ce n’est qu’une vue de l’esprit, car il y a le mental tout court.

Quoi qu’il en soit, le mental analytique a besoin de l’œil physique pour que ce dernier lui transmette toute information relative à la situation de combat. Or, le temps de réaction du mental analytique puis du corps, est beaucoup trop long pour réagir à une attaque fulgurante. Tout l’art de shin consiste donc à faire taire son mental analytique de façon à ce que le mental intuitif (yomi) puisse rentrer en action et permettre au corps une action rapide.

Dans notre pratique, le travail du shin regroupe deux réalités :

Suigetsu ken, le sabre du reflet de la lune sur l’eau

Cet état d’esprit consiste à percevoir la volonté d’attaque de l’adversaire dès qu’elle commence à germer dans son mental. Mon mental fonctionne comme un miroir ou comme le reflet de la lune sur la surface d’un étang calme et peut ainsi refléter les pensées de l’adversaire.

Pour appréhender suigetsu ken, les étapes sont :

  • Voir l’adversaire comme s’il était transparent en projetant son regard de manière globale. Ainsi, l’action de l’œil diminue et transmet moins d’informations au mental analytique. Celui-ci laisse place au mental intuitif. Certains parlent aussi du regard de la montagne lointaine ou « enzan no metsuke » ;
  • Faire jaillir le ki par le travail de haragei. La manifestation du shin n’est possible qu’avec la maîtrise du ki ;
  • Lier son shin avec celui de l’adversaire ou « kokoro o awaseru », c’est-à-dire unir les esprits. Ainsi, si l’esprit de l’adversaire bouge, notre esprit bouge en même temps.  Nous sommes ainsi capable de « lire » les pensées adverses ;
  • Agir au bon moment. Dès l’instant où l’adversaire pense à la lettre A du mot « Attaque », on impose son shin pour l’empêcher d’attaquer ou bien on attaque avant même que l’adversaire n’ait fait le moindre geste.

Ainsi, notre mental est comme le reflet d’un étang calme, sans vagues (pensées ou volonté de vouloir percevoir le moment de l’attaque) qui va refléter la lune (la volonté d’attaque de l’adversaire). Mon mental ne pense pas à refléter les pensées de l’adversaire, pas plus que l’étang ne pense à refléter la lune. Mais si le mental se trouble, c’est-à-dire si le mental analytique reprend le dessus, alors il devient difficile d’anticiper l’attaque et la volonté d’attaque de l’adversaire, ce qui crée un retard sur l’adversaire qui peut être fatal.

De son côté, l’adversaire ne doit rien laisser transparaître de sa volonté d’attaque, ni par le regard, ni par la respiration, ni par quoi que ce soit qui pourrait « mettre la puce à l’oreille ». Plus l’adversaire pense fortement à l’endroit où il souhaite attaquer, plus il sera facile pour son shin de capter cette volonté d’attaque et, à un certain niveau, de percevoir même l’endroit où se porte sa volonté d’attaque.

Ce travail du shin est applicable à tous les budo, avec ou sans arme. Suigetsu crée un trait d’union entre les deux adeptes et les unie. Toute notion de dualité finit par s’effacer et les deux adeptes ne forment plus qu’une seule entité, plus qu’un seul esprit (isshin) d’où le terme isshin musô. La notion de confrontation finit par s’effacer au profit de la notion d’union. Ne pas prendre conscience de cette unité entraîne la mort d’un des adeptes, voir une mort simultanée.

Musô ken, le sabre de la vision

Cet état d’esprit consiste à faire taire toute volonté d’attaque qui pourrait être captée par l’esprit de suigetsu ken de l’adversaire et à faire jaillir son attaque d’un état de vide (musô, littéralement révélation intuitive).

Les étapes sont :

  • Faire taire toute pensée sur l’attaque (men, tsuki, etc.) et l’endroit que l’on choisit d’attaquer (tête, bras, plexus, jambe, etc.), afin qu’elle ne soit pas captée par l’état d’esprit suigetsu de l’adversaire ;
  • Laisser agir son arme comme si elle était naturellement aspirée par un suki, une faille, la partie corporelle la moins protégée de l’adversaire.

La méthode pour y parvenir est mushin. Elle constitue la méthode ultime telle que définie par des maîtres comme Itto Ittosai Kagehisa de Itto-ryu pour le kenjutsu ou comme Hayashizaki Jinsuke Shigenobu de Shin muso Hayashizaki-ryu pour le iaijutsu.

Ce double travail du shin qui relie ou unie deux adeptes a donné naissance à deux concepts du budo : la notion de iai et la notion de aiki.

Iai ou l’union de(s) être(s)

Iai est constitué de deux kanjis : « i » pour « être » et « AI » pour « union ». Iai peut donc être interprété comme « l’union des êtres » ou « l’union des esprits ». Ce qui revient à dire que le iai est l’art d’unir son esprit à celui de son adversaire afin d’anticiper les actions de l’adversaire. Pris dans ce sens, on peut comprendre pourquoi et comment certains adeptes peuvent vaincre un ennemi qui a son sabre déjà dégainé alors que l’adepte de iai a le sien au fourreau. L’art consiste donc, comme le dit Maître Otake du Katori shinto-ryu, à « développer une vivacité d’esprit supérieure à celle de l’adversaire ».

Le concept d’aiki

Le concept d’aiki est assez récent dans l’histoire et semble remonter à 1764 dans un densho (transmission écrite d’un makimono) de l’école de Jiu jutsu kito-ryu.

La définition de l’aiki est la suivante : « contrôler et maîtriser dans l’attaque et la défense tout type d’intention avant que celle-ci ne devienne insurmontable ».

La deuxième utilisation de l’aiki avec le sens qu’on lui donne dans aikido, provient de l’ouvrage Budo hiketsu aiki no jutsu, publié à l’époque MEIJI,  par un journaliste au nom de bukotsu kyoshi. Ce dernier précise que aiki no jutsu est à l’origine de tout principe martial et qu’il en constitue l’élément le plus important. Il en donne la définition suivante : « Devancer l’ennemi dans ses intentions et mouvements » ou encore « l’art de discerner les intentions et pensées de l’ennemi ». Il est clairement fait référence au principe de suigetsu ken.

La troisième utilisation de l’aiki sera celle de Maître Takeda Sokaku et du Daito Ryu aikijutsu. Enfin la quatrième utilisation de l’aiki sera définie par Maître Ueshiba avec un sens certain de non dualité, d’harmonie et d’union vers la paix avec son partenaire.

Ce qui est intéressant dans l’aiki c’est la notion d’union des ki. Si on remplace ki par shin on a alors l’union des shin, l’union des esprits. Au Japon, on inclut la notion d’esprit dans le ki, le shin étant alors une manifestation du ki.

On a alors un art qu’on pourrait appeler aishindo à la place d’aikido. C’est l’art d’unir les esprits, comme en iai.

Or le concept de iaido créé par Nakayama Hakudo Hanshi dans les années 30 rejoint le concept d’aikibudo créé par Ueshiba Morihei dans les années 30. Ces deux disciplines auraient pu s’appeler de la même manière puisqu’elles visent toutes deux à unir les deux adeptes (ai de Awaseru/unir est le même kanji utilisé par les deux disciplines).

Conclusion

Il serait aléatoire de compter uniquement sur la seule force du ki et du shin, de même qu’il semble bien aléatoire de compter que sur la force de son corps et de son niveau technique pour vaincre dans un combat. C’est bien l’harmonisation et la conjonction de tai (le corps), allié à la technique et à l’arme, de ki et de shin, qui permettent de développer un bon niveau et une efficacité dans les budo. Le corps/technique est le support de l’expression de shin et permet l’expression du ki.

C’est pourquoi, dans toute pratique authentique, le corps est préservé, même si’il n’est pas toujours ménagé, pour permettre l’expression du ki et du shin le plus longtemps possible dans l’existence humaine.

Le film de Michel Randon Les arts martiaux ou l’esprit des budo, illustre parfaitement tout ce qui a été dit précédemment sur le ki et le shin. Les DVD sur Maître Ueshiba montrent clairement aussi la capacité de ce dernier à unir et à coller son shin avec celui de son partenaire, ce qui explique certainement sa capacité à combler un maai de plus de deux mètres !

L’amélioration constante du travail du ki et de shin constitue une source inépuisable de motivation et de persévérance dans la pratique des budo.